Je vais être honnête: j'aurais aimé que l'intelligence artificielle n'existe pas.
Pas parce qu'elle est mauvaise. Elle est formidable. Mais parce que ce qu'elle a permis à certains d'en faire a changé les règles du jeu au moment où j'étais en plein dedans. Cette histoire, c'est la mienne, et je pense qu'elle parle à beaucoup de sceptiques et de gens qui ont peur de l'IA, du remplacement, de tout ça.
Avant, ma vie était toute tracée
Il y a quelques années, j'étais tranquille. J'avais ma plateforme, mon entreprise dans le conseil qui tournait bien. Pas besoin de courir après quoi que ce soit: le chemin était connu, le rythme était le mien.
Puis on a lancé la construction d'un portail client. Un vrai chantier: héberger nos formations, nos échanges avec les apprenants, gérer une expérience utilisateur exigeante. Le genre de projet qui mobilise une équipe pendant un an, un an et demi.
Le jour où l'IA a rattrapé notre retard
Ce qu'on n'avait pas anticipé, c'est la vitesse à laquelle le terrain allait bouger sous nos pieds pendant qu'on construisait.
Au début de l'année du projet, ce portail nous aurait pris un an à construire. À la fin de cette même année, avec l'intelligence artificielle, on l'aurait fait en trois mois. Neuf mois perdus, littéralement, entre le début et la fin d'un seul projet. Le temps de développement avait été divisé par quatre pendant qu'on avait le nez dans le guidon.
Et si on extrapole cette courbe: dans deux ans, ce même portail se construira en une semaine. Ce qui nous avait coûté un an de travail d'équipe deviendra un projet qu'un développeur seul bouclera en quelques jours.
Le vrai problème, ce n'est pas l'IA
Ce n'est pas l'intelligence artificielle le problème. C'est ce que certains en font.
Il y a eu une première vague, avant l'IA: l'entrepreneuriat à la mode fake it until you make it. À l'origine, l'idée est saine: montrer une version imparfaite de ce qu'on sait vraiment capable de livrer, pour prouver sa crédibilité avant d'avoir tout fini. Mais cette logique a dérivé. Le fake it jusqu'au make it est devenu du fake it tout court. Des promesses disproportionnées, un marché saturé de gens qui affirment savoir faire des choses qu'ils n'ont jamais livrées.
Avec l'IA, ce phénomène a été démultiplié. Des gens peuvent aujourd'hui montrer, démontrer, proposer des choses qui auraient coûté des dizaines ou des centaines de milliers d'euros à produire, pour quelques euros. Le ticket d'entrée sur un marché s'est effondré. Et quand n'importe qui peut sortir un produit qui ressemble à ce que vous avez mis un an à construire, votre position sur ce marché ne vaut plus ce qu'elle valait.
Ce qui ne se copie pas en une semaine
Il y a quand même une nuance essentielle, et c'est peut-être la partie la plus importante de cette histoire.
Vibe coder un portail client en une semaine, c'est tout à fait possible aujourd'hui. Mais notre portail à nous n'héberge pas n'importe quoi: il sert des organismes de formation agréés par l'État, certains certifiés Qualiopi, qui délivrent des diplômes reconnus. Ça veut dire du suivi réel de la présence aux vidéos, de la sécurité des données, de la conformité réglementaire. Ce ne sont pas des détails, ce sont des couches entières de technologie et de rigueur qu'aucun prompt ne remplace.
Un portail vibe codé en une semaine tiendra la démo. Il ne tiendra pas le premier contrôle.
Les deux contre-mesures: vertical et horizontal
Alors concrètement, quand on se retrouve sur un marché comme celui-là, qu'est-ce qu'on fait? Il y a deux réponses, et il faut les mener en même temps.
La première, c'est l'effort vertical. Être plus puissant que les autres sur chaque détail: plus précis, une expérience utilisateur encore meilleure, un produit encore plus fluide. Toute cette intensité qu'on mettait avant à construire pendant un an, il faut désormais la réinjecter directement dans l'effort et dans la précision. Dix fois l'intensité d'avant, concentrée sur la qualité pure. L'IA vous fait gagner le temps de construction: réinvestissez-le entièrement dans l'excellence.
La seconde, c'est l'effort horizontal. Là, il n'y a pas le choix: après le portail client, il faut faire le CRM. Puis les conversations partagées. Puis les connexions aux réseaux sociaux. Déployer le plus de fonctionnalités possibles, sans s'arrêter. Parce qu'on a donné au monde entier la capacité de faire de la tech, oui, mais on ne lui a pas donné la capacité de faire de la tech pendant trois ans d'affilée. La stratégie, c'est de construire le logiciel le plus vaste, le plus beau, le plus performant possible, sur plusieurs années. C'est l'ampleur et la durée qui deviennent la barrière.
Parce que s'il y a une chose que ces gens n'auront pas, c'est la motivation de construire. Celle qu'un entrepreneur a vraiment quand il aime ce qu'il fait. On peut copier un produit en une semaine. On ne peut pas copier trois ans d'obsession.
Ce que je retiens
L'IA démocratise la vitesse d'exécution, pas la profondeur. Elle abaisse le coût de faire semblant de faire quelque chose de sérieux, mais elle n'abaisse pas le coût de le faire réellement bien, dans la durée, sous contrôle.
Alors oui, j'aurais parfois aimé que l'intelligence artificielle n'existe pas, simplement pour ne pas avoir eu à regarder neuf mois de travail perdre de leur valeur en direct. Mais la vraie leçon, c'est que la valeur ne s'est pas évaporée. Elle s'est juste déplacée, vers tout ce qui résiste à la vitesse: la profondeur, l'ampleur, et la motivation de construire sur le long terme.
C'est là qu'il faut désormais construire.