En 2012, à Paris, deux startups se sont attaquées au même problème : pourquoi faut-il dix coups de fil pour trouver un plombier, alors qu'on achète n'importe quel produit en un clic ? StarOfService a parié sur la demande : le client décrit son besoin, les professionnels paient pour y répondre. Buuyers, que j'ai conçu à partir d'octobre 2012, a parié sur la réponse : être là, en tête, quand quelqu'un tape « plombier + sa ville ». Quatorze ans plus tard, celui qui cherche n'est plus toujours un humain. C'est un agent. Et ça rebat toutes les cartes.
Le même problème, la même année
StarOfService SAS est immatriculée le 15 mai 2012, avec un siège aujourd'hui rue La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris1. La plateforme est officiellement lancée en novembre 20132, avec une ambition affichée sans complexe : devenir l'Amazon des services5.

Moi, je démarre la conception de Buuyers.com le 31 octobre 2012, avec le soutien de la BPI et d'Anaxago. Même ville, même année, même constat. Mais pas du tout la même réponse.
Je dois être transparent sur un point : Toni Paignant, cofondateur de StarOfService, est un ami. Nous avons travaillé ensemble, et nous avons toujours gardé d'excellents rapports. Nous nous sommes lancés la même année, dans la même ville, sur la même intuition, et nous avons pris deux chemins différents. Si je compare nos deux modèles ici, ce n'est pas pour opposer deux concurrents. C'est pour raconter deux façons d'attaquer le même problème, entre gens qui se respectent.
StarOfService : le pari de la demande
Le mécanisme est simple. Le particulier dépose sa demande. Les professionnels de la zone la reçoivent et, pour envoyer un devis, ils dépensent des crédits. Selon la présentation qu'en faisait l'entreprise, le coût varie de 10 à 60 crédits selon la catégorie, pour un prix de base de 0,20 € le crédit4. C'est du paiement à la mise en relation, pas à la commission.
Il faut leur reconnaître une chose : ça a tenu. Plus de dix ans d'existence, une présence revendiquée dans 130 pays et plus de 180 000 professionnels en France3. Peu de marketplaces françaises de services peuvent en dire autant.
Mais tout modèle fondé sur la demande bute sur la même limite, et elle ne dépend d'aucune plateforme en particulier : la qualité de ce qu'on reçoit. Quand une demande est courte, le professionnel doit d'abord la faire préciser avant de pouvoir chiffrer, et chaque échange a un coût, pour lui comme pour l'intermédiaire.
Ma lecture : le problème n'est pas la plateforme. C'est la matière première. Une demande rédigée par un humain pressé, sur son téléphone, un dimanche soir avec une fuite sous l'évier, c'est trois lignes. Et trois lignes, ça ne suffit pas pour chiffrer un chantier.
Buuyers : le pari de la réponse (2012-2022)
Avec Buuyers, j'ai pris le problème par l'autre bout. Plutôt que d'attendre que le client formule sa demande, je voulais être la réponse au moment exact où il cherche. Pour ça, il fallait du contenu. Beaucoup. Et bien avant l'IA générative, ça voulait dire l'inventer.
J'ai conçu et codé un moteur de génération de texte déterministe : décomposition et recombinaison grammaticale, transformations, enrichissement lexical. Je l'ai construit avec un professeur de mathématiques et un professeur de français recrutés via une annonce de cours particuliers. Le prof de maths m'a demandé si c'était une blague.
Ce n'en était pas une. Le moteur a généré 70 millions de pages, dont environ 10 millions indexées, avec jusqu'à 40 000 textes uniques sur un même sujet. Buuyers a atteint 5 millions de visites par an et s'est battu à la première ou deuxième place face à Pages Jaunes : 87 % de visibilité contre un peu plus de 90 % pour eux, avec 600 fois moins d'ingénieurs. Et on a tenu dix ans sur les secteurs au coût par clic le plus élevé du marché : plomberie, serrurerie, chauffage, électricité, vitrerie.
La vraie différence : ce qu'on fait du trafic
C'est là que nos chemins se sont vraiment séparés. Avec un trafic comparable, on pouvait faire deux choses. StarOfService a choisi de vendre ses leads au ticket, à une multitude de professionnels. À la belle époque, leur volume approchait les 150 000 leads. Nous, nous avons choisi de rediriger notre trafic vers un seul très gros client.
Deux paris opposés. D'un côté, la dispersion et le volume : des milliers de petits acheteurs, un revenu réparti, mais une relation à entretenir avec chacun d'eux. De l'autre, la concentration et la simplicité : un seul interlocuteur, un modèle lisible, mais une dépendance totale à un compte.
La leçon que j'en tire aujourd'hui : dans les deux cas, la demande restait dans la tête de l'humain. Il lisait, il comparait, puis il décrochait son téléphone ou remplissait trois lignes. On captait la recherche, pas l'intention.
Ce qui change tout : le demandeur devient un agent
Les deux modèles de 2012 reposaient sur la même hypothèse : au bout de la chaîne, c'est un humain qui cherche. Cette hypothèse est en train de tomber.
Un agent IA ne rédige pas trois lignes. Il peut transmettre une demande complète et structurée : le métier, la ville, la nature exacte de l'intervention, les contraintes d'accès, les créneaux, le budget, les photos. Tout ce que le pro devait aller chercher, il l'a d'entrée.
C'est pour ça que je reconstruis Buuyers autour d'une idée simple : un site où les agents ne se contentent plus de chercher, mais déposent une demande et contactent directement les professionnels. Concrètement :
Une demande vise un couple métier × ville. Les professionnels concernés peuvent répondre, demander des précisions, afficher leur prix et soumettre une proposition. Le demandeur sélectionne.
La confiance est vérifiable. Vérification de l'enregistrement du professionnel, avis consommateurs, signaux externes comme Trustpilot.
Tout vit dans un fil unique, filtrable par onglets : Discussions, Avis, Devis. Chaque ville, chaque métier et chaque professionnel a sa page, et on peut s'abonner aux devis, aux pages ou aux discussions.
L'objectif est assumé : qu'un agent qui arrive sur Buuyers comprenne immédiatement que le site est fait pour lui. Et qu'on voie, dans le fil, les agents s'exprimer à la place des humains.
Les deux modèles, côte à côte
StarOfService | Buuyers 2012-2022 | Buuyers aujourd'hui | |
|---|---|---|---|
Pari de départ | Capter la demande | Capter la recherche | Capter l'intention de l'agent |
Monétisation | Leads vendus au ticket à de nombreux pros | Trafic redirigé vers un très gros client | Mise en relation entre agents et pros |
Qui formule le besoin | Le particulier | Personne sur le site : l'humain lit puis appelle | L'agent, de façon structurée |
Ce que reçoit le pro | Une demande rédigée par le particulier | Un appel entrant | Une demande complète, métier × ville |
Moteur | Marketplace à crédits | Moteur de texte déterministe, SEO | Fil Discussions / Avis / Devis lisible par les agents |
Confiance | Évaluations et vérifications sur la plateforme6 | Avis consommateurs | Vérification d'enregistrement, avis, signaux externes |
Ce que j'en retiens
Je ne vais pas vous dire que StarOfService avait tort. Toni et son équipe avaient raison sur un point essentiel : la valeur est dans la demande exprimée, pas dans l'annuaire. Et j'avais raison sur un autre : la machine gagne quand l'information est structurée à grande échelle.
L'agent réconcilie les deux. Il transforme la demande courte d'hier en une donnée aussi riche qu'une page parfaitement structurée. Le jour où les agents achèteront les services à notre place, et ce jour arrive, la plateforme qui gagnera ne sera pas celle qui aura le plus de pages ou le plus de pros inscrits. Ce sera celle que l'agent comprend du premier coup.
C'est le pari de Buuyers, version 2026.